Les gestes du dernier jour
Vingt ans aux Pompes funèbres, comme conseiller funéraire. Les gens s’imaginent souvent ce métier plus sombre qu’il ne l’est. Il y a de la mort, bien sûr, mais surtout il y a des vivants — des familles assises en face de moi, souvent au pire moment de leur vie, qui doivent malgré tout choisir un cercueil, écrire un texte, décider d’une musique.
Pendant ma formation d’ASE, je n’avais pas été préparé à cela, ni pendant ma spécialisation dans les dépendances à l’Université de Montréal. Et pourtant, tout ce que j’avais appris là-bas m’a servi : écouter sans se précipiter, laisser le silence faire sa part, ne jamais imposer un rythme à quelqu’un qui est en train de basculer.
Un conseiller funéraire n’enterre pas les morts. Il accompagne ceux qui restent à travers les premières heures, les premiers jours — ceux où tout paraît irréel et où il faut pourtant signer des papiers, choisir une date, prévenir la famille éloignée. Mon rôle était de rendre ces heures-là un peu plus supportables. Parfois, c’était simplement d’être la personne qui ne s’effondre pas, pour que les autres puissent le faire.
J’ai vu des centaines de deuils. Aucun ne ressemble à un autre. Il y a des familles qui rient en racontant leur défunt, d’autres qui n’arrivent pas à prononcer un mot. Il n’y a pas de bonne façon de perdre quelqu’un — il n’y a que la sienne.
J’ai partiellement arrêté ce métier, mais pas cet accompagnement. Aujourd’hui encore, je suis certaines familles dans leur deuil en temps que freelance dans mon ancienne entreprise. Ce que vingt ans de funéraire m’ont appris, c’est qu’on ne guérit pas d’un deuil — on apprend à le porter autrement. Et qu’il n’est jamais inutile d’avoir quelqu’un à côté de soi pendant qu’on apprend ça.
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