Le domaine

En 1981, j’ai repris le domaine familial d’Epesses. Deux hectares et demi de vigne accrochés au coteau du Lavaux, la maison, les caves, les locaux d’exploitation — tout ce que mes parents avaient porté avant moi.

Je n’avais pas vraiment choisi, ou plutôt si : j’avais choisi d’apprendre. Le métier de vigneron à la Station fédérale de Pully, l’œnologie à Montagibert puis à l’École supérieure de Changins. Mais reprendre un domaine, ce n’est pas seulement savoir tailler une vigne ou lire un moût. C’est accepter d’habiter une continuité qu’on n’a pas écrite soi-même.

Trente-deux ans durant, les saisons ont rythmé ma vie : la taille en hiver, les traitements au printemps, les vendanges en automne, et entre les deux, l’attente. On ne possède pas vraiment un domaine — on le traverse, le temps d’une génération, avant de le transmettre ou de le laisser filer.

En 2003, j’ai arrêté l’exploitation. Le domaine est aujourd’hui loué à quelqu’un qui, je l’espère, y trouve ce que j’y ai trouvé. Mais je n’ai jamais cessé d’en être propriétaire, ni d’en assumer la responsabilité. Certains matins, je me dis que je n’ai jamais vraiment quitté Epesses — j’ai seulement changé de rôle.

Ce que la vigne m’a appris, je crois, c’est la patience : on ne force pas un raisin à mûrir. On veille, on ajuste, on attend. C’est une leçon qui m’a servi plus tard, dans d’autres vendanges — celles des vies humaines, avec leurs propres saisons et leurs propres deuils.

C’est par là que commence ce carnet.

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